Le livre Blanc et la doctrine de la G4G
Le 07/09/2009, par Christophe Geffroy | Politique
La G4G (la guerre de 4ème génération)
Lorsque W.S. Lind e.a. ont défini le concept de G4G, ils ont opéré une innovation majeure dans la réflexion stratégique. Le terme de « génération » peut certes être discuté puisque la génération précédente n’engendre pas la suivante, mais il s’agit en réalité de l’application d’un même « vecteur historique » à la situation de guerre moderne. En effet, W.S. Lind e.a, décrivent quatre étapes ou quatre solutions, élaborées depuis l’apparition des armes à feu, pour résoudre la tension qui apparut rapidement entre la délivrance la plus efficace du feu sur les objectifs ennemis et la protection concomitante des forces.
La première solution aurait été mise au point par l’armée suédoise de Gustav Adolf pendant la guerre de 30 ans. W.S. Lind la caractérise par la linéarité. La ligne de mousqueterie permet la victoire des Suédois sur le Tertio espagnol encore tout empreint de la guerre à l’arme blanche. Cette première solution devient caduque dès la fin du 19e siècle avec l’augmentation de la puissance de feu. Cette première rupture que Stéphane Audoin-Rouzeau analyse comme le passage du paradigme du combattant debout à celui du combattant couché , permet d’envisager un nouveau point d’équilibre avec les solutions élaborées d’abord par la France et ensuite par l’Allemagne lors de la première guerre mondiale. Le général Pétain conçoit le principe bien connu de l’ACIO : « L’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ». Principe que W.S. Lind réinterprète comme l’invention de la G2G caractérisée par l’abandon de la linéarité, l’artillerie permettant l’attaque en profondeur. Presque au même moment, l’Allemagne met au point sa tactique des groupes d’assaut qui connaîtra de grands succès devant Riga et lors de la deuxième bataille de la Marne. C’est la G3G ou la réponse à la puissance destructrice du feu par la non-linéarité et la dispersion.
L’augmentation drastique de la puissance des armes depuis la fin de la deuxième guerre mondiale (Armes nucléaires, bombes conventionnelles de forte puissance de type « Daisy cutter », armes guidées, armes à sous munitions, etc.) impliquait à terme une nouvelle étape. La G4G répond à ce nouvel accroissement de la puissance destructrice par une non-linéarité et une dispersion encore plus grandes, rendues possibles par une logistique et un commandement décentralisés. On résume souvent par erreur la G4G à la guérilla dont la tactique est vieille comme la lune. Mais le mérite de W.S. Lind e.a. est d’avoir démontré que les techniques utilisées au cours des guerres asymétriques récentes ont permis de développer des réponses, plus générales et structurantes, à l’évolution de la puissance du feu. En effet, ce commandement et cette logistique décentralisés permettent la dissémination absolue du champ de bataille et, de fait, une autolimitation de la puissance du feu. Toutefois, cette dissémination implique un rôle central pour l’intention du commandement stratégique. Celle-ci doit être claire et bien déterminée pour servir de repère au commandement opérationnel qui ne reçoit plus de directives continues mais doit conduire les opérations à partir d’un cadre général. Il s’ensuit logiquement que c’est ce commandement stratégique, cette intention du commandement (dans laquelle se trouvent réunis l’aspect militaire et l’aspect politique) qu’il s’agit d’attaquer. Le combattant de la G4G vise donc non à détruire l’adversaire ni même à détruire ses capacités 3 C mais à faire passer le message suivant : « La cause défendue ne justifie pas les pertes occasionnées ». C’est finalement, et contrairement à ce que l’on entend partout, le retour à la rationalité dans la guerre. Rationalité que la montée aux extrêmes des deux guerres mondiales avait abolie.
G4G et armée moderne.
Au-delà des limites intrinsèques de tout système, le concept de G4G permet de comprendre que les solutions qu’il permet d’imaginer , ne doivent pas être réservées aux groupes non étatiques. C’était d’ailleurs le projet de W.S. Lind qui envisageait, dès l’origine de sa réflexion, une adaptation de l’armée américaine dans cette perspective. Il remarquait d’ailleurs que l’armée capable d’assimiler la première des caractéristiques de la nouvelle « génération », prenait un avantage stratégique et opérationnel déterminant.
Pour lui et ses co-auteurs, la réforme de l’armée américaine impliquait principalement le renforcement de ses capacités en opérations spéciales. Il paraît certainement plus satisfaisant pour l’esprit de pouvoir tuer Ben Laden avec une équipe de 50 bérets verts que par l’usage (qui a été sérieusement envisagé) de « Daisy Cutter » voire d’armes nucléaires tactiques. Toutefois, si on veut vraiment déployer toutes les applications du concept de G4G, on voit rapidement qu’il s’agit d’une adaptation largement insuffisante. En effet, si elle correspond aux impératifs de non-linéarité et de dispersion, cette solution ne répond que très imparfaitement à celui de logistique décentralisée : on connaît la folie logistique de l’armée américaine qu’il s’agisse de guerre conventionnelle ou de contre-insurrection.
Quant à la question de l’intention du commandement qui comporte comme on l’a vue d’une part la clarté des objectifs et d’autre part le renforcement de la volonté de combattre, elle est simplement oubliée. De plus, les capacités énormes des armées occidentales modernes en matière de communication, rendent particulièrement improbable l’autonomie du commandement opérationnel qui au contraire devient chaque jour plus dépendant de sa hiérarchie et de l’illusion bureaucratique de maîtrise de l’information que seule une volonté constante et éclairée peut contrebalancer.
Les conflits récents à la lumière de la G4G.
En dehors des conflits auxquels on le limite souvent (Iraq, Afghanistan), le concept de G4G permet d’aborder les conflits de haute intensité récents de manière extrêmement fructueuse. En effet, que ce soit au Liban pendant l’été 2006 ou plus récemment encore en Géorgie, nous avons constaté que les armée organisées sur le modèle OTANien ont subi des défaites stratégiques. Cela devrait au moins interroger la réflexion militaire ! Au Liban, le Hezbollah (profitant de l’autolimitation de la puissance du feu produit par la couverture médiatique) a pris l’avantage et a gagné nettement. C’est sur le terrain de l’intention du commandement que la victoire a été construite. Les atermoiements du commandement israélien au niveau de la direction générale des opérations, le flou sur les objectifs stratégiques ont gravement entravé les opérations de Tsahal. A l’inverse, le commandement et la logistique décentralisée (largement prépositionnés), l’utilisation optimum des médias comme instrument de communication, ont donné la victoire au Hezbollah malgré son infériorité dans la puissance de feu.
Le conflit récents en Géorgie a mis en relief deux autres aspects : le premier est la limite du type d’organisation des armée occidentales (on connaît le rôle des instructeurs américains et israéliens dans la formation de la nouvelle armée géorgienne) quand elles ne sont pas appuyées par le feu aérien. Un Humer rutilant ne fera jamais le poids face à un vieux T-72 rouillé. Le deuxième, et sans doute le plus important, est le peu de résilience dont a fait preuve la Géorgie. Dès les premiers revers enregistrés, l’armée et la société géorgienne ont cédé à une vitesse incroyable, n’envisageant leur salut que de l’extérieur.
Ces deux exemples récents montrent que les choix de doctrine, de stratégie et de tactiques des armées OTANisées ne sont pas exempts de lacunes graves et il faut hélas noter que le Livre Blanc s’inscrit précisément dans une perspective appuyée d’OTANisation et que celle-ci implique un accroissement de la dépendance du commandement opérationnel par le biais de la Revolution in Military Affairs (RMA) qui repose sur une chaîne de traitement de l’information invraisemblable . De même, le présupposé extrêmement problématique, lui aussi d’origine anglo-saxonne, de la disparition de la distinction défense-sécurité et donc celles subséquentes armée-police, civils-militaires pose plus de problème qu’il n’en résout et renforce finalement le discours extrémiste de légitimation de cibles « civiles ». La question qu’il faut donc se poser est de savoir si, comme cela a été souvent le cas dans notre histoire, nous ne préparons pas la guerre précédente.
Les lacunes les plus criantes.
On l’a vu, la question de la puissance du feu n’est plus centrale aujourd’hui : nous avons collectivement de quoi vitrifier la planète entière. De ce point de vue c’est la question des modalités de l’auto-limitation du feu qui devient bien plus significative. Elle sort toutefois des limites fixées à ce texte par ses implications plus directement politiques.
Pour l’aspect militaire, le premier point qui fasse problème est celui de la résilience des troupes de laquelle la résilience globale de la société ne peut être séparée. L’adage célèbre de la guerre 14-18 : « pourvu que l’arrière tienne » est plus que jamais d’actualité (bien que la notion d’arrière soit quelque peu périmée). Or, si la résilience est bien abordée dans le Livre Blanc elle l’est uniquement sous l’angle institutionnel. Pourtant, quel que soit le type d’attaque dont pourrait faire l’objet notre souveraineté, notre peuple, nos intérêts, c’est la résilience de nos troupes et plus globalement de la société entière qui devient centrale et en particulier leurs capacités respectives à supporter les pertes. De ce point de vue, l’impact des événements récents en Afghanistan, mis en parallèle avec l’état d’esprit durant l’été 14 , ne doit pas manquer de nous interroger sur le recul stupéfiant de l’esprit martial dans notre pays. L’Histoire donne de ce point de vue, des leçons particulièrement claires : les civilisations les plus résilientes sont celles où les vertus martiales sont systématiquement mises à l’honneur et largement répandues dans la société. Ceci abouti logiquement à reposer la question de la conscription qui est le seul moyen qui permette concrètement la diffusion et la croissance de ces vertus dans nos sociétés urbaines. La conscription, dont la forme doit bien sûr évoluer, qui est également la seule réponse réaliste au dilemme qui frappe les armées professionnalisées avec la diminution du niveau de formation des recrues et l’augmentation concomitante de la sophistication des équipements. Hélas, la réduction de format prévue par le Livre Blanc va diamétralement dans le sens contraire.
Il faut également revenir sur la logistique et le commandement décentralisés qui sont les caractéristiques d’une armée adaptée à la G4G. On a déjà noté la dérive bureaucratique de l’OTAN et les coups exorbitants que la logistique centralisée a induit tout particulièrement pendant la guerre d’Iraq, qui en dollars constants n’est aujourd’hui dépassée (et de peu !) que par la deuxième guerre mondiale dans toute l’histoire américaine .
Toutefois, le problème le plus crucial est la question de l’autonomie du commandement opérationnel. Nous oublions souvent lorsque nous parlons de guerre asymétrique qu’il s’agit en fait d’un « classique » ; qu’il ne s’agit nullement d’une découverte « des terroristes islamiques ». Nous oublions également que des guerres de ce type ont pu être gagnées contrairement à des affirmations récentes. Toute la période de la colonisation fourmille d’exemples de ces victoires. Mais la caractéristique centrale de toutes ces campagnes était l’autonomie totale du commandement opérationnel. Les officiers des troupes coloniales connaissaient leur terrain, connaissaient leurs troupes, connaissaient leur ennemi, connaissaient l’intention du commandement, sur place, ils jugeaient eux-mêmes de leurs réponses opérationnelles. C’était alors le fruit de l’état des techniques de communication, cela doit devenir aujourd’hui l’aboutissement d’une décision résolue. Aujourd’hui, combien d’officiers de la coalition en Afghanistan connaissent le pachtoun comme Lyautey connaissait l’arabe ; combien connaissent l’Islam, respectent ses valeurs comme le même Lyautey ; combien connaissent la civilisation, le climat, l’histoire du pays où ils interviennent, combien mettent en pratique l’adage ancien : « connais ton ennemi ».
Si le renseignement est mis en valeur dans le Livre Blanc, c’est finalement dans une forme réduite propre à la conception anglo-saxonne de la sécurité avec tout l’attirail des « capteurs automatiques ». Or, c’est dans l’approche plus large que nous avons évoquée ci-dessus que cette question devient pertinente. Il est évident que la stigmatisation de l’adversaire : « barbares fanatiques et intégristes » masque à tel point la réalité qu’elle en devient une gêne opérationnelle. Pourtant, le général Koutousov rappelait il y longtemps déjà à ses soldats que l’ennemi est aussi un frère humain.
Conclusion
En conclusion, on peut noter que le Livre Blanc pointe avec justesse l’imprévisibilité du monde d’aujourd’hui mais paradoxalement, il fait ensuite l’impasse sur un grand nombre de menaces potentielles, de situations stratégiques inattendues, en privilégiant l’OTANisation de notre armée. Pourtant, comme on l’a vu, les conflits récents ont montré abondamment les fragilités de cette doctrine. L’OTAN n’en est-il pas resté à la G2G, l’artillerie aéroportée ayant simplement remplacé l’artillerie terrestre ? En faisant l’impasse sur les questions centrales de la résilience et de l’autonomie du commandement, notre conception n’est pas à l’abri de surprises stratégiques analogues à celle d’août 14 et de mai 40.
Philippe CONTE Auditeur de la 167ème session de l’IHEDN
1. William S. Lind, Colonel Keith Nightengale (USA), Capitaine John F. Schmitt (USMC), Colonel Joseph W. Sutton(USA), Lieutenant-colonel Gary I. Wilson (USMCR) « The Changing Face of War: Into the Fourth Generation », MarineCorps Gazette, octobre 1989, p. 22 à 26.
2. Vincent J. Curtis dans « Le Journal de l’Armée du Canada » Vol. 8.4 hiver 2005 p 21 à 38 met vivement en cause cette notion de génération.
3. Stéphane Audouin-Rouzeau « Combattre »Ed. du Seuil Paris 2008.
4. 3 C : Commander, communiquer, contrôler.
5. Mustafa Setmariam Nasar, a publié en 2004 une volumineuse encyclopédie du djihad (plus de 1 600 pages) sous le titre «L'appel à la résistance islamique globale» qui décline le concept de G4G dans son orientation politique et qui met fortement en avant la notion d’autonomie du commandement opérationnel.
6. Concept d’origine anglo-saxonne fort à la mode, qu’il est peut-être plus profitable de traduire par « force morale ». Par souci d’être bien compris le terme de résilience a toutefois été conservé.
7. Le général Peter Chiarelli, qui commanda le théâtre d’opération irakien en 2006 dénonçait cette rigidité bureaucratique dans les termes les plus durs. « Defense News » rapportait ces propos dans son numéro de janvier 2008 : «During his tour as commander of multinational forces in Iraq in 2006, Chiarelli fought the U.S. bureaucracy as well as the insurgents.». «He's been back in the Pentagon for a year as a senior military assistant to Defense Secretary Robert Gates, but Chiarelli still rails against the “security Nazis,” op-sec bureaucrats and overclassification that prevent information from getting to the troops when they need it.»
8. « Accroître la résilience des institutions démocratiques, de la société et de la vie économique constituera donc un objectif fondamental de la stratégie de sécurité nationale, mise en oeuvre par l’État et l’ensemble des collectivités publiques. » Livre Blanc page 64.
9. De août à septembre 1914, les pertes françaises s’élèvent à plus de 300 000 soldats, ce qui représente un chiffre journalier 1 000 fois supérieur ( !) à l’embuscade de la vallée d’Uzbin.
10. Voir l’article publié sur armees.com en août 2008 par le général (er) Henri Paris.
11. « The three trillion dollar war. » Joseph Stiglitz et Linda Bilmes « The Times » 23 février 2008



